LES ORIGINES DE L'ÎLE JÉSUS

par J. Raymond Denault

Ex-président
La Société de l’Île Jésus, Inc

 

Il s’avère que le premier blanc qui aperçut l’Île Jésus et en fréquenta les parages fut le célèbre découvreur du Canada, Jacques Cartier.  Le chanoine Groulx le reconnaît dans son dernier livre « La découverte du Canada » publié chez Fides. Ébranlé par la puissante démonstration de l’architecte Aristide Beaugrand-Champagne, en 1947, notre historien y déclare sa conviction que la route suivie par Cartier fut bien celle de la rivière des Prairies, entre l’Île de Montréal et l’île Jésus.  Arrêté par l’impétueux « sault » qui prendra plus tard le nom de Sault-au-Récollet, Cartier relate qu’il se rend sur le Mont Royal à l’emplacement indien de Hochelaga d’où il entrevoit, jusqu’au pied des montagnes (d’Oka) une  immense et splendide vallée: « la terre la plus belle qu’il soit possible de veoyr, labourable, unye et plaine ».

Le cours d’eau « grand, large et spacieulx qui allait ausurouaist… par le milieu des terres » deviendra en 1610, la Rivière-des-Prairies en souvenance d’un certain Des Prairies, compagnon de Champlain, qui y perdit sa route.

Un autre compagnon de Champlain, Jean Nicolet, commis et interprète de la Compagnie des Cent Associés, emprunte souvent la rivière qui borne l’île au nord.

 

Dans la Relation de 1637, le R.P. Lejeune décrit l’île Jésus « Au nord de l’île de Mont-Réal, passe la rivière des Prairies, laquelle est bornée par une autre île, belle et grande, l'île de Montmagny… Je célébrai le premier sacrifice de la messe qui ait jamais été dit, à ce qu’on me rapporte, en l’île de Montmagny ». Rappelons qu’à Paris, le 15 janvier 1636, Charles Huault de Montmagny avait été nommé au poste de lieutenant-général du Roy en la Nouvelle-France, en remplacement de Samuel de Champlain dont on ignorait le décès survenu le 25 décembre 1635 à Québec.

 

Selon deux anciens manuscrits retracés au mois d’août 1963 dans les archives du Séminaire de Québec grâce à l’aimable obligeance de l’archiviste, Mgr Arthur Maheu, nous savons que le 15 janvier 1636, « en l’assemblée générale de la Compagnie de la Nouvelle France tenue en l’hôtel de monsieur Lauzon, Intendant de la dite Compagnie, il est résolu d’accorder aux Pères Jésuites « l’Îsle qui sera appelée de Jésus, proche l’île de Montréal ». La même journée, l’Île de Montréal est concédée au Sieur de la Chaussée.

Nous savons également, par le second manuscrit, que le 4 février 1637, M. de Montmagny est mandaté « à reconnaistre la dite isle, en faire faire les mesures par estimation d’experts… Et sera fait procès-verbal par vous… que vous enverrez en France… pour être l’acte de la dite concession délivrée aux dits Révérends Pères, aux conditions qu’il sera avisé pour le bien de la dite compagnie ».

Ce n’est qu’à l’été de 1638 que M. de Montmagny s’embarque pour l’île Jésus.  De fait, il ira d’abord prendre possession de la Seigneurie de la Citière (à l’Île St-Bernard, près de Chateauguay), pour François, fils de l’intendant Jean de Lauzon, héritant ainsi à son premier anniversaire d’un royaume s’étendant de Sorel à Chateauguay, borné en front par le St-Laurent et, en arrière, par l’océan Atlantique!  Au début d’août 1638, M. de Montmagny prend possession, pour les Pères Jésuites, de l’île Jésus, à la pointe nord-est, en présence de l’Amiral Bon-Temps, de Jehan Bourdon, de Jean Nicolet, etc.

 

A la même époque, la concession de l’île de Montréal est sollicitée de la Compagnie de la Nouvelle-France par les Messieurs de la Société Notre-Dame de Montréal. Officiellement, c’est Jean Girard, Sieur de la Chaussée qui en est le propriétaire bien qu’en réalité il sert de prête-nom à nul autre que Messire Jean de Lauzon lui-même, Conseiller du Roy en ses Conseils d’estas et direction de ses finances!  C’est donc M. de Lauzon qui la vendra à M. LeRoyer de la Dauversière et au R.P. Lalemant, S.J., à l’exception du bout d’en haut de l’Île (Senneville), rendant ainsi possible la fondation de Montréal, en 1642.

 

Les attaques incessantes des Iroquois contre les Hurons et les Français commencées dès 1635 auraient rendues le poste de l’île Jésus trop dangereux et il faudra attendre l’arrivée du Régiment Carignan-Salières pour que la paix soit rétablie en 1667.  C’est alors seulement que Charles Lemoine quittera Ville-Marie pour s’établir à Longueuil, que Pierre Boucher partira de Trois-Rivières pour s’installer à Boucherville, et que les Jésuites, nouveaux concessionnaires de la « petite » Citière, commenceront l’établissement de Laprairie.  Le moment était venu de s’occuper de l’île Jésus mais, à l’arrivée du nouveau gouverneur-général de Frontenac, en 1672, les Jésuites renoncent à l’île Jésus en faveur de Messire Berthelot, commissaire des Poudres et Salpestres en France… « en récompense des grands services que le Sieur Berthelot a rendu et rend continuellement à la Compagnie de Jésus, tant en France qu’en ce pays ».

 

Le second Seigneur de l’Île Jésus charge l’intendant Jean Talon d’installer le premier colon en son nouveau domaine: il s’agit de Jean Frizon qui est présent, le 7 octobre 1675, au moment de l’inventaire que M. Berthelot lui fait dresser, à la suite de l’échange effectué avec Monseigneur François de Laval, le 24 avril 1675, de l’Île Jésus contre l’Île d’Orléans.  La transaction rapportera au premier évêque du Canada la somme de 25 000 livres mais elle permettra à M. Berthelot de devenir comte de Saint-Laurent.

Quelques années plus tard, le 8 avril 1680, Monseigneur de Laval cédait l’Île Jésus au Séminaire de Québec qui y fit construire chapelle, manoirs, moulins et chemins, et ériger de nouvelles paroisses nécessaires afin de pourvoir graduellement aux besoins moraux et matériels d’une saine population grandissante.